Enseignement

Mes très chers premiers élèves,

Sonne l’heure de nous dire au revoir. Pas d’adieux car, je le sens au fond de moi et je l’espère au fond de vous, que nous resterons toujours liés par notre première rencontre et par ces heures passées à lire, à débattre et à apprendre.

Cette année fut difficile – les loges du spectacle, que vous ne connaissez pas et dont vous ne soupçonnez peut-être pas l’existence, ont été pleines de travail acharné, de doutes et parfois de peurs. J’ai voulu vous donner le meilleur de moi-même pour qu’à chaque instant, même les plus brefs, la flamme de ma passion brille et s’évade pour rencontrer vos esprits.

Je vous ai parfois mal aimés lorsque vous parliez en même temps que moi ou lorsque j’entendais vos longs soupirs quand j’annonçais une nouvelle et longue – intense pour vous – lecture. Mais je vous ai très souvent aimé d’avoir franchi des obstacles, d’avoir été parfois si curieux, de m’avoir posé des questions dont je ne possédais que des maigres réponses.

Parce que je suis jeune et que vous le savez. Mais jamais n’ai-je entendu le moindre désaccord lié à mon âge : j’étais – je suis – le professeur et vous étiez – vous êtes – mes élèves. Ce mot d’ « élève » a longtemps occupé mes songes lors de ces deux mois d’été avant notre première rencontre. Je ne savais pas comment l’appréhender, comment apprendre à le connaître et comment en être à la hauteur. Mais tout est venu si naturellement : nos esprits se sont croisés et l’aventure a commencé.

Quelle aventure ! Que de vous apprendre la littérature, le sens du débat, la pluralité des interprétations et la beauté de la langue française. Quelle aventure ! Que de travailler tard le soir pour ne décevoir personne – surtout moi-même. Quelle aventure ! Que de regarder vos yeux grands ouverts lorsque je divaguais dans mes longs discours, lorsque ma voix prenait de l’amplitude et lorsque vous perceviez, je l’espère, toute la passion qui m’anime.

Quelle aventure ! Que de vous connaître, que de remuer ciel et terre pour être juste, pour défendre l’instruction telle que je la conçois.

J’ai dû m’insérer dans des cases prédéfinies pour vous enseigner ma passion. Mais je crois percevoir ma touche, ma signature comme l’on dit de l’artiste, ce petit quelque chose qui me rend singulière.

Nous avons passé dix mois ensemble, confinés dans une petite salle profonde et teintée de peu de lumière. Mais vous avez été en quelque sorte ces lumières qui manquaient à la pièce. Chacun à votre façon, dans vos singularités que je contemple avec émerveillement, vous avez su briller.

Et ces chaises vides, qui le resteront jusqu’à la rentrée et le jour où vous rencontrerez votre nouveau professeur, m’émeuvent.

À toi, l’élève lecteur. À toi, l’élève moqueur.

À toi, l’élève ennuyé. À toi, l’élève fatigué.

À toi, l’élève curieux. À toi, l’élève belliqueux.

À toi, l’élève rêveur.

À vous, de m’avoir tant apporté sans même le soupçonner, d’avoir été patients et de m’avoir écouté.

Mme B.

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