Enfants et liberté

DSC_0125Photographie – Bayeux

Aux alentours de 15h30, près des bougies éteintes et des roses fanées, deux enfants m’ont abordés pensant que j’étais une journaliste. Ils m’ont posés la question, souriants, puis ils allaient repartir poliment. Je n’ai pas pu m’empêcher de leur poser une question… « Que pensez-vous de ce qui arrive en France? » et nous avons parlé pendant une heure. Layen parlait beaucoup, tandis que Lucas hochait la tête en signe d’approbation sur tout ce que disait son camarade. Ils l’ont appris le vendredi soir, pendant les attentats, et ils étaient sous le choc : « Je jouais aux jeux-vidéos quand un ami m’a envoyé un sms pour me prévenir… J’ai tout de suite arrêté et j’ai été regardé la télévision avec mes parents » m’a confié Lucas. Lundi matin, leur professeur de mathématiques ne « pouvait pas faire cours, c’était impossible pour lui, et pour nous aussi ». Alors ils en ont parlé, calmement, et Layen a posé « toutes les questions [qu’il] avait à poser » avec toutes les réponses qu’il attendait. Cependant, ces enfants, du haut de leur douze ans, avaient encore quelques doutes. Ils savaient qu’il ne fallait faire de mélange, qu’il y a d’un côté les terrorites, de l’autre les personnes croyants à leur religion. Mais Layen, sous la colère – m’a-t-il dit – a posté un message facebook stipulant qu’il n’aimait pas l’Islam. Il l’a retiré quelques minutes après, en se disant qu’il ne fallait pas dire ce genre de chose, que ça pourrait être mal interprété et qu’il se trompait. N’étant pas une experte en religion, je leur ai expliqué que les jihadistes pensent qu’il y a les bons musulmans qui ne corrompent pas leur religion, et les mauvais. Ce sont ces mauvais musulmans qu’ils tentent d’endoctriner et qu’à force de rabacher les mêmes formules, les personnes finissent par y croire. Layen m’a avoué qu’il a fait un peu de catéchisme « pour comprendre ». Il y a cru, mais c’était « trop compliqué ». Il n’y croit plus. Et ce qu’il s’est passé, sur le territoire français, l’empêche d’autant plus à y croire. « C’est nul, ce qu’ils ont fait ces gens là… Enfin, ce ne sont même pas des gens ». Non, Layen, tu as raison. Ces personnes ne sont pas des personnes car ils ont une arme à la place du coeur. « C’est pour ça qu’ils se font explosés… Je ne comprends pas ». Leur mort est une fatalité, c’est le but ultime de leur soit disant mission. Ils tuent des gens, puis se tuent après croyant accéder à je-ne-sais quel au-delà. « Eh ba c’est triste et c’est barbare ».

Tous ces mots, je les écoutais avec une attention toute particulière car j’avais envie de les entendre. Je souhaitais connaître l’avis d’un plus petit que moi, qui devrait ne se soucier que des notes qu’il doit annoncé à ses parents, de ses copains avec qui il a envie de se faire un cinéma ou simplement avec qui il peut rire. Juste avant mon arrivée, Layen m’a dit qu’ils en parlaient entre eux. Que c’était la vraie guerre, et que lui, il voulait la vivre avant ses enfants. Je n’ai pas trop insister là dessus, je n’ai d’ailleurs pas compris où il voulait en venir, mais cela m’a montré qu’il réfléchissait beaucoup sur la situation. Ces deux enfants, venus à ma rencontre, je les aurais un jour en face de moi dans une classe. Je leur ai d’ailleurs dit, et ils espéraient qu’un jour je serais leur professeur. Et ça m’a fait sourire car, en quelques minutes, ils étaient devenus mes amis. De jeunes amis qui se confiaient à moi. J’ai pris une photo d’eux, pour moi, pour me souvenir de ce moment. Et je suis finalement partie en leur disant de ne pas trop y penser… Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire. Lucas m’a répondu que lorsqu’il jouait avec Layen, il n’y pensait pas. Qu’il rigolait bien. Mais une fois rentrer chez lui, il suffit simplement de regarder les informations pour y repenser. Mais ces sourires, affichés sur leurs visages d’enfants, me donnent espoir. Ils ont peur, ils ne comprennent pas tout mais ils croient en la paix. Et ils étaient là, dans la foule, ils ont chantés la marseillaise, ils ont même versé une larme. Et ça, ce sont des confidences qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire.

Merci Layen, Merci Lucas, car vous m’avez donné les mots, le pouvoir d’écrire sur tout ça. Sans vous, je n’y serais jamais parvenu. Et même si c’est maladroit, même si mes mots tremblent comme des feuilles, même s’il ont été froissés et piétinés, ils sont sincères. Comme vous l’avez été.

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9 commentaires Ajouter un commentaire

    1. Merci, pour eux, ce sont eux qui sont touchants ! Mon texte est maladroit, je ne suis pas satisfaite, mais c’était pour la beauté du moment.

      1. camillestuff dit :

        Oh non j’aime beaucoup la façon dont tu as écrit ton texte, c’est spontané et ça le rend encore plus touchant !💜

  1. Tout simplement magnifique ! Je ne peux pas t’expliquer, désolée, ce n’est pas très constructif mais c’est tellement vrai et utile ce que tu as dis. Je te le dis comme ça, mais c’est la plus belle chose que j’ai lu à propos des attentats. Pas que de la constatation, un bel échange, un beau témoignage.
    Bisous.

    1. C’est bien le plus compliment que l’on puisse me faire… J’ai écrit d’autres choses, mais il y a trop de rancœur, peut-être même trop de haine, et ce n’est pas ce que je veux ces temps-ci. Je veux de l’espoir, de l’amour, des sourires. Et ces deux enfants m’ont permis cela. Je te remercie, à mon tour, ce partage était nécessaire pour moi.

  2. Marie O' dit :

    Le regard et les mots des enfants nous aident parfois a y voir plus clair Orlane. Je pense qu’un enfant voit les choses différemment. Il y a toujours de l’espoir dans son coeur. Et son insouciance l’aide a passer à autre chose, sans même y penser.
    Je t’embrasse fort et merci pour ce joli partage.
    Marie Kléber

    1. Je suis bien d’accord avec toi ma chère Marie. Un enfant voit les choses autrement, et peut-être que l’on devrait nous aussi, en tant qu’adulte, voir les choses autrement… En tout cas, essayer. Et c’est ce qu’ils m’ont permis de faire. Ce partage était nécessaire pour moi car il est très fort et restera en moi à jamais.
      Je t’embrasse.

  3. J’avais pas tellement le coeur à revenir sur cet article hier mais ce soir, en rentrant, je me suis dit qu’il fallait finalement que je pose quelques mots sur ce que tu nous as partagé, ce moment presque merveilleux, plein d’espoir, de bonnes ondes, cette insouciance de ces enfants… qui mine de rien, sont un minimum informés sur ce qui vient de se passer, et qui ont un avis dessus. Ce sont des enfants qui pensent. Malheureusement, je ne pense pas qu’ils devraient avoir affaire à ce type d’événements. Triste réalité. Cet échange que tu nous relates est incroyable. Je t’imagine, aller à l’encontre de ces enfants, leur poser des questions. La petite dépêche de la région, le journal de la ville, la gazette voyageuse… bref. J’aime cet article. J’aime cet échange. J’aurais aimé y assister, les écouter parler. Et retenir éternellement ce moment. En tous cas, j’espère que c’est ce que tu comptes faire. ♥

    1. Je comprends parfaitement que tu n’avais pas le coeur à poser des mots, je crois qu’on est tous en manque de mots… Mais ton commentaire me fait chaud au coeur. Ce sont eux qui m’ont abordés, c’était tellement mignon la façon dont ils l’ont fait. Je me souviendrais toujours de ce moment car dans ma tête je me disais « un jour, ils (pas forcément eux) seront mes élèves et un jour, je devrais répondre à leurs questions ». Oui, c’est malheureux qu’ils aient connaissance de tout ça, mais malheureusement la télévision, les réseaux sociaux prennent le pas un peu sur tout, actuellement. En revanche, je trouve ça bien qu’ils en aient parlé avec leur professeur. Car ça prouve encore une fois que l’éducation et l’école sont là pour mettre les points sur les « i », pour les amener vers les droits chemins.
      Merci pour ton commentaire… ♥

Philosophez :

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