Nouvelle

« Une âme soeur, quoi de plus idiot que ce terme… »

Ce texte, que j'ai longtemps hésité à publier, est la suite du texte qui se trouve ici. Je ne sais pas si j'en suis satisfaite, je ne sais pas s'il s'accorde réellement au précédent texte. Mais je vous ai écouté, et j'ai constitué une suite qui pourra peut-être aboutir à une autre suite.

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Ma mère me disait toujours « Ne vis pas dans le passé, Léon, car les fantômes te rattraperont un jour, ils auront ta peau ». De mes yeux d’enfant innocent, je l’écoutais avec le plus d’attention possible. Aujourd’hui, lorsque j’y repense, je lui répond qu’il m’est impossible d’imaginer un futur sans la femme que j’ai aimé. C’était un amour beaucoup trop fort pour que je puisse m’en détacher.

« Un jour, je serai écrivaine. Une écrivaine reconnue dans le monde. Les chanteurs de bar feront de mes poèmes les plus belles chansons, et les éditeurs s’arracheront mes romans » m’avait dit Alice de sa voix douce. C’était le genre de femme à collectionner les carnets en ne laissant aucun blanc possible sur le papier. Elle écrivait, nuit et jour. Souvent, elle se réveillait la nuit, parfois en sursaut, avec une idée dans la tête. Elle me regardait dormir, me disait-elle, puis elle se levait d’un pas de loup jusqu’au bureau, allumait la petite lumière et grattait ce que son esprit lui chantait. A mes yeux, sa passion était débordante et c’est ce qui faisait sa beauté. Personne, mis à part ses yeux, n’avait le droit d’ouvrir ces fameux carnets un peu déchirés sur le côté. Mais il lui arrivait de me demander « Léon, veux-tu entendre le poème que j’ai composé cette nuit? ». Sans même répondre, elle commençait à réciter « Toucher les nuages, le Nirvana de nos doigts souvent tremblants… ». C’était si beau que je n’avais rien à dire, elle le lisait dans mes yeux, mon admiration. C’est ce à quoi me fait penser le mot « Liberté » qu’elle a grifonné avant de me laisser sur le bord de la route, comme un clochard sans chaussures, sans espoir et sans vie. Ce mot « liberté » qui sonne aujourd’hui encore comme le titre de son plus beau poème qu’elle a peut-être, je ne sais pas, écrit avant de partir. Elle était une belle âme, une belle âme d’artiste et elle me répétait mille fois « que pour être artiste, il faut avoir souffert ». Je lui répétais sans cesse, à mon tour, que je ne pourrais jamais lui faire de mal. Sans doute est-ce la raison de son départ, je n’étais pas assez courageux, trop engagé, trop amoureux pour coopérer à son envie d’être artiste. J’étais la goutte de trop dans le vase de son art. Mais la regarder écrire c’était remplir mon vase à moi jusqu’à ce qu’il déborde. C’était elle mon art, l’art de la regarder, l’art de l’admirer au profit de ma propre écriture. Elle y était partout, dans la moindre petite phrase, petit mot, petite lettre. C’était elle tout ce que j’avais à écrire. Ma Muse comme Jeanne Duval pour Baudelaire. C’était elle et rien d’autre au milieu de divers paysages. Les saisons pouvaient y passer, ça oui ! mais elle demeurait toujours ici avec son grand sourire et ses longs cheveux, sa douce voix rythmant mes poèmes. Aujourd’hui encore, malgré les rides qui dessinent sur mon visage, je n’ai qu’elle dans les doigts, dans la tête. Elle fait tourbilloner mon esprit sans même être présente. Eluard aurait été l’un de mes confrères avec sa recherche permanente de la femme, cette figure fuyante et cette figure sublime. Il aurait été fier de moi, certainement.

Elle n’était pas la plus belle, mais elle dépassait de très loin toutes les femmes que l’on qualifient de « prout-prout », ces femmes qui ressemblent à des animaux complètement imaginaires, des chimères, du bling-bling. Quelle tristesse. Alice n’était pas la plus belle non, mais c’était certainement la plus intelligente, la plus ouverte d’esprit… c’était une artiste sans même qu’elle ne s’en rende compte. Nul besoin d’avoir souffert, elle le portait sur elle comme on porte un manteau acheté la veille, des chaussures confortables ou même encore un simple bracelet. Elle le portait sur elle et en elle. Une très belle âme. Je suis tombé fou amoureux d’elle et dans l’expression « tomber amoureux » il y a « tomber ». C’est la sensation qui a parcouru mon corps, oui, cette impression de dégringoler, de chuter et de rester à terre, à ses pieds. J’ai su à cette instant qu’elle pouvait faire de moi des cocottes en papier ou un chiffon, peu importe. L’un des deux.

Une âme soeur, quoi de plus idiot que ce terme. Pourtant, lorsque j’y repense, Alice était mon âme soeur, l’étoile qu’il manquait à mon ciel depuis toujours, la pause de l’aiguille dans l’horloge sur un chiffre qui n’existait pas, la petite plume posée sur mon épaule. Quand j’y repense, j’étais la seule légèreté, la seule naïveté dans ce couple condamné. Alice était grande, pleine de confiance en soi, elle avait l’allure d’une guerrière quand moi je n’étais qu’un petit enfant affamé de son amour. Un imbécile amoureux, voilà ce que j’étais. Quelle honte.

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12 thoughts on “« Une âme soeur, quoi de plus idiot que ce terme… »”

  1. C’est dingue comme ce texte et cette suite sont magnifiques. C’est vraiment bluffant car les mots glissent, simplement, joliment, beaucoup de douceur émane de ces lignes. J’en ai marre de le dire tout le temps mais tu évolues beaucoup dans l’écriture, il y a de la maturité derrière tout ça. Je serais ravie de lire d’autres suites de cette histoire, très douce, qui enchante.

    1. Wow, je ne m’attendais pas à un tel commentaire. Et c’est toujours la prem’s (ça me fait plaisir). En tout cas (je me répète aussi) je suis heureuse qu’il te plaise ce texte! C’est vrai, je ne sais pas du tout ce que les autres vont penser, mais j’aime bien le fait que tu aimes 🙂

  2. Encore un bien bel écrit que tu nous livres là. J’ai été transportée de la première phrase jusqu’à la toute dernière. Au risque de me répéter, tu sais manier les mots avec une grande délicatesse. C’est dingue ! J’avais juste l’impression de lire un texte extrait d’un roman.
    Bravo !

    1. Oh et bien j’espère que j’aurais la capacité de continuer cette histoire, de la mener quelque part. J’ai peur que ce soit toujours là même chose mais si je trouve une intrigue stable pourquoi pas en faire une petite nouvelle?

  3. Emporté, mot perdu pour y exprimer la beauté! Pas assez de vocabulaire pour vous complimenter. Continuez, sans jamais arrêtez. Oui faites une petite nouvelle

Philosophez :

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